Territoires d’industrie : quand les intercommunalités créent les conditions d’une réindustrialisation « par le bas »

L’Assemblée des Communautés de France (AdCF) a récemment achevé une série de quatre notes d’analyse du programme Territoire d’Industrie[1]. Lucas Chevrier, missionné par l’association pour étudier et accompagner les intercommunalités participant au programme, revient sur les principales avancées observées, qui illustrent un retour de l’industrie mené par et pour les territoires.  

Quels enseignements peut-on tirer de ce programme, 3 ans après son lancement ? Voilà un sujet qui intéresse particulièrement l’association des interpreneurs, puisque le diagnostic qui est à l’origine de Territoire d’industrie et les moyens employés par ce programme rejoignent quasi mot pour mot les conclusions de nos premières études qui, elles, portent sur l’ensemble du tissu économique français.

Quelles sont les origines du programme Territoire d’industrie ? 

Territoire d’industrie est la conjonction d’un ensemble de réflexions portées à la fois par l’AdCF, le ministère de l’économie, le Commissariat Général à l’Egalité des territoires et les partenaires sociaux. De son coté, l’AdCF a lancé dès le printemps 2018 un appel à un « nouveau pacte productif territoires-entreprises », plaidant pour une redynamisation des tissus industriels de nombreux bassins d’emploi, en particulier dans les villes moyennes. Cette mobilisation s’est traduite par 12 rencontres régionales des intercommunalités de France en présence de représentants des entrepreneurs et industriels (MEDEF territoriaux, UIMM, Centre des jeunes dirigeants, CCI, clusters…) et acteurs de la formation. 

Cette série de rencontres a participé au lancement par le premier ministre du programme national Territoires d’industrie. Le pilotage du programme est confié aux régions, et l’animation est assurée par 530 intercommunalités de toute taille (communautés de communes, communautés d’agglomération ou urbaines, métropoles) en lien étroit avec les industriels de leurs territoires. 

Sur un temps long, Territoires d’industrie répond aussi à  une préoccupation plus ancienne car remontant à la crise de 2008 : diversifier les revenus et les types d’emplois dans les villes moyennes.  En effet, les revenus dits « administratifs et sociaux » mis en évidence par Laurent Davezies (salaires des fonctionnaires, RSA, retraites…) sont en recul dans nombre de territoires du fait des réductions de dépenses publiques. Simultanément, plusieurs bassins industriels connaissent des fermetures fortement médiatisées (Goodyear à Amiens, ArcelorMittal à Florange…), tandis que les activités touristiques et servicielles restent hors de portée de nombreux bassins d’emplois. Il faut donc une réponse, une nouvelle politique économique, pour tous ces territoires dont l’économie ne peut se réduire à l’administration (hopital, caserne), aux retraités, et aux touristes. 

Est-on dans une logique de moyens ou de résultats qui domine le programme?

Territoire d’industrie suit avant tout une logique de moyens. C’est une boîte à outils, qui permet à l’intercommunalité, avec l’appui de la région, de l’Etat, et de ses services, de créer les conditions favorables au décollage de son tissu industriel. C’est aussi un coup de projecteur sur cette question, pour inciter les collectivités locales à se pencher sur les entreprises de leur territoire, et favoriser la mise en place de stratégies économiques locales. 

Dans votre rapport, la notion de « réseau » paraît centrale. Y a-t-il prise de conscience de l’importance de la notion de « réseau » ? Qu’entend-on exactement par cela, d’ailleurs ? 

La notion de réseau est ancienne. Une multitude de concepts et de politiques se sont succédés. La DATAR défendait les Systèmes Productifs Locaux, il y a des décennies, puis il y a eu les grappes d’entreprises, les pôles de compétitivité… on s’y perd parfois. Dans le cas des Territoires d’industrie, il s’agit certes de formaliser un réseau, mais surtout de renforcer la dynamique public / privé. La nouveauté est là : les réseaux entre entreprises existaient déjà, mais il fallait adjoindre à ces coalitions la puissance publique locale. Celle-ci n’a pas vocation à « centraliser » les réseaux, mais plutôt de faire avec : si les industriels locaux investissent déjà une Chambre de Commerce et d’Industrie, l’intercommunalité va plutôt adosser sa stratégie territoriale à l’animation faite par la CCI, plutôt que répliquer des réunions dans ses propres locaux. 

A l’inverse, dans un certain nombre de Territoires d’industrie, l’animation économique locale est encore balbutiante : les entreprises sont dans leurs processus de production internes et ne voient pas ce qui se fait à côté, ou bien un donneur d’ordre fédère la filière locale, mais laisse de côté les entreprises hors de son secteur… il y a dans ce cas un vrai intérêt à une animation économique intercommunale. Ainsi, « Laisser faire » les entreprises n’implique pas de ne rien faire, mais au contraire de faire des liens, de réunir les acteurs, de trouver des solutions communes, que ce soit en matière de mobilité, de compétences, de sites d’activités…

D’ailleurs, la crise sanitaire a été un révélateur. L’Etat français, très centralisateur, a découvert avec surprise l’efficacité des réseaux locaux et leur capacité d’organisation. Le plan de relance valorise, désormais, le territoire. Cependant, il ne faut pas se faire d’illusions, le pays demeure dans une logique de centralisation et de champions nationaux très verticalisés, qui continuent à attirer l’essentiel des investissements publics.

On trouve aussi, dans votre rapport, des concepts à la mode : tiers lieux FabLab, bâti industriel hybride, « modularité » et « réversibilité » des sites, plates-formes de partage, écologie industrielle territoriale, industrie 4.0… Ces concepts sont-ils fondamentaux ? Ont-ils une logique commune correspondant à une « nouvelle donne » industrielle ?

L’« Industrie 4.0 », « l’industrie du futur », les Fab-labs… ces termes très Start Up Nation semblent se limiter à du marketing. Mais ils incarnent aussi un certain nombre de transitions technologiques, économiques, environnementales… qui s’imposent aux activités industrielles, et difficiles à appréhender de façon centralisée. 

La première de ces transitions est l’innovation. La compétitivité de l’industrie française dépend en grande partie du contenu technologique incorporé à la fois dans ses produits et dans ses procédés. En termes de produits la France ne peut continuer à se spécialiser dans le moyenne-gamme à faible contenu technologique, car ces productions milieu de gammes continueront à se délocaliser dans des pays à moindre coûts de main d’œuvre. En termes de procédés, l’industrie française ne peut non plus conserver des méthodes de production à forte intensité en travail, car nous sommes en concurrence avec des pays à coûts de main d’œuvre dérisoire. Il faut donc organiser la numérisation et la robotisation de l’industrie française pour renforcer sa productivité, et pérenniser des emplois sur le long terme, tout en organisant à court terme la gestion de compétences nécessaire à cette transition. Les Territoires d’industrie, en rassemblant autour d’une même table les différents acteurs, les acteurs de l’innovation et de la formation, mais aussi en permettant des mutualisations d’équipements (comme le permet l’AMI Manufactures de proximités), de formations (campus connecté, transition collective) facilitent ces transformations dans les bassins industriels. 

En ce sens, la seconde transition incontournable est sans aucun doute celle des compétences, de l’emploi et de la formation. Depuis plusieurs années déjà, les recrutements dans l’industrie se compliquent, tant sur des postes nécessitant une formation professionnelle (soudeur, chaudronnier, mécanicien) que sur des postes d’ingénieur. Dans les territoires peu urbains, cette faible attractivité des métiers se combine avec des difficultés d’attractivité térritoriale et de départs en retraite qui rendent urgente la mise en place d’une politique de gestion des compétences territoriales. Il s’agit dès lors de faire feu de tout bois : attirer, former, mais aussi retenir les talents sur le territoire, ce qui induit une mobilisation élargie d’acteurs, allant de Pôle Emploi, à l’Education Nationale, en passant par le CNAM, les agences d’attractivité, etc.. 

La troisieme  de ces transitions est le Zéro Artificialisation Nette, qui incite les collectivités à  repenser l’usage du foncier économique. Cet usage se veut désormais plus durable, en passant d’une logique d’aménagement-commercialisation à une gestion foncière de long terme. Cette gestion « avisée » passe par une forte réduction de l’artificialisation des sols, une densification du foncier, et un réinvestissement des friches présentes. Ces opérations sont également un moyen de favoriser une mixité plus grandes des activités, par exemple par l’intégration dans les sites d’activité de lieux de formation, d’entrepreneuriat, mais aussi une offre de service pour les entreprises de la zone (transports, garde d’enfants, restauration…). 

La politique foncière est ainsi de rapprochement des solutions aux difficultés des industriels : si de fortes difficultés de recrutement sont constatées, une école de production peut émerger, si les industriels peinent à acquérir individuellement des équipements technologiques, une halle numérique commune peut être mise en place…In fine, si Territoires d’industrie est l’occasion de créer une politique industrielle répondant de façon transversale, cette politique « atterrit » et s’incarne en particulier dans la politique foncière des intercommunalités. 

Vous parlez de « monter ou descendre » dans la chaîne de la valeur, à partir des compétences des réseaux industriels existants ? Est-ce une question de souveraineté ?

Comme dit précédemment, les Territoires d’industrie cherchent tout d’abord à répondre au travers de stratégies territoriales aux besoins des industriels : trouver du foncier, recruter, et innover.  Les remontées ou les descentes de chaînes de valeurs sont des projets économiques risqués, souvent abordés par l’entreprise directement. Toutefois plusieurs intercommunalités appuyent les projets des entreprises de leurs territoires en la matière. Par exemple des industriels du bois de Bourgogne Franche Comté avaient besoin d’une machine pour fabriquer des panneaux lamelés croisés, dont l’achat a fait l’objet d’une mutualisation intermédiée puis appuyée par la communauté de communes du Grand Charolais. L’acquisiton de ces machines a permis aux entreprises de développer de nouveaux produits (panneaux de bois préfabriqués pour la construction), et sert désormais aussi à former des jeunes. 

De même un grand nombre d’intercommunalités soutiennent la production et la transformation agroalimentaire locales : tomates, sarrasin bio, oranges, viande par exemple en investissant dans une conserverie, un abattoir ou des unités de restauration collectives. Dans de tels cas, l’intercommunalité peut procurer le foncier, participer dans une certaine mesure à l’acquisition d’équipements, et passer des commandes aux entreprises. 

Le rôle des intercommunalités n’est-il pas complexe ? En effet, écrivez-vous, en substance, il s’agit de créer les conditions de décollage du Territoire d’industrie sans interventionnisme excessif. Ce qui demande de « rassembler et pérenniser les compétences nécessaires », donc une connaissance et une vision stratégique du tissu industriel local, mais aussi créer un sentiment d’appartenance, et procurer un financement et un soutien à long terme. En outre temps politique n’est pas le temps de l’entreprise. 

En fait, cela demande avant tout des moyens humains. Il faut un équivalent temps plein pour faire un diagnostic, aller voir les industriels, identifier les opportunités, monter un projet complet, l’animer, voir les nouvelles difficultés, trouver de nouvelles solutions… Quand les collectivités ont ces moyens, l’initiative est succès. Or ces moyens dépendent souvent de la volonté politique des élus, tant locaux que régionaux ou nationaux. La crise sanitaire a provoqué une prise de conscience quant à l’importance du tissu industriel français. Reste à voir si cette prise de conscience se traduira par des financements présents dans la durée en faveur d’initiatives décentralisées telles que Territoire d’Industrie…


[1] https://www.adcf.org/articles-territoires-d-industrie-les-notes-de-l-adcf-sur-les-actions-portees-par-les-acteurs-locaux-5782 ) 

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

2 commentaires sur « Territoires d’industrie : quand les intercommunalités créent les conditions d’une réindustrialisation « par le bas » »

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