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Renaissance industrielle : quelles solutions ?

L’association des interpreneurs cherche à comprendre comment relancer l’économie française. Olivier Lluansi est un spécialiste de l’industrie. Quelles sont ses propositions ? 

D’où venez-vous ?

Je suis un gamin de Sous-Préfecture et de l’école républicaine, à laquelle je suis resté très reconnaissant ! Mon père est ingénieur, il travaillait dans des aciéries. Un professeur m’a poussé vers les classes préparatoires aux grandes écoles, auxquelles je ne me destinais pas. Ce qui m’a amené à polytechnique puis au Corps des mines.

Depuis, j’ai eu trois vies professionnelles. J’ai travaillé dans la fonction publique. Par exemple, j’ai été directeur général adjoint du Conseil régional Nord Pas de Calais. J’ai aussi été, pendant deux ans et demi, Conseiller de François Hollande, industrie et énergie.

J’ai également travaillé pendant 10 ans chez Saint Gobain. J’ai supervisé la construction d’une usine et la création d’une nouvelle activité en Roumanie. Ça a été une expérience opérationnelle fantastique. Mais j’y ai aussi compris ce qu’était la solitude du dirigeant ! Ensuite, j’ai pris la direction de l’Europe centrale pour le groupe. J’y ai vu l’industrie dans une très grande diversité de pays et d’activités : de la production du plastique à des fins médicales à celle de matériaux de construction, verre, plâtre, etc.

Aujourd’hui, je suis associé dans un cabinet de conseil. Pour partie, j’accompagne la puissance publique, pour partie, je travaille avec l’industrie, ce qui m’offre la possibilité de découvrir encore de nouveaux secteurs. Il est très important de rester en contact avec la réalité. Notamment, il n’y a que “par en dessous” que l’on peut voir l’inanité de certains dispositifs ou de certaines réflexions ! 

Comment expliquez-vous l’histoire de l’industrie en France ? 

Sans remonter avant 1975 ? Quarante ans de dénigrement ! De 1975 à 2015. Bien plus que des millions d’emplois perdus ou que de parts du Produit intérieur brut, il faut parler de la cicatrice que cela a laissé dans la mémoire collective du pays. Dans certaines régions, c’est 25 à 30% de l’emploi total qui a disparu du fait de la désindustrialisation en l’espace d’une vie professionnelle ! Chaque foyer, chaque cercle intime a été touché par un licenciement à cause de la fermeture d’usine. Et on a ignoré cette souffrance. Et cette cicatrice n’est toujours pas soignée. Lorsqu’on évoque l’attractivité du secteur, il faut d’abord se souvenir de cette blessure.

Ce dénigrement a aussi touché les chefs d’entreprise industriels. C’étaient des pollueurs. Ils devaient disparaître dans le passage d’une économie industrielle à une économie de services. Ceux qui nous restent sont des « survivants », c’est le terme de Nicolas Dufourcq ! S’ils ont beaucoup de potentiel, comment voulez-vous qu’ils ne s’auto-limitent pas, tant qu’ils n’auront pas pleinement repris confiance ? 

Après 2008 – 2012, il y a eu 10 ans de tergiversations. On a tâtonné. On a repris la méthode qaullo-pompidolienne, les grands programmes, mais elle n’était plus totalement adaptée. Petit à petit on a créé de nouvelles briques de politiques industrielles plus en phase avec la nouvelle réalité, celle des start-ups comme celle des écosystèmes territoriaux.

Dernièrement, des verrous essentiels ont enfin sauté. On a compris la finitude des ressources et le dérèglement climatique, et que l’industrie était une partie de la solution et non du problème. On a aussi compris que l’on avait délocalisé nos industries polluantes dans des pays qui savaient moins bien contrôler la pollution que nous et que cela nous poserait une question éthique face aux générations à venir.

En fait, on constate, quand on prend un taxi et que l’on parle production de voiture, ou que l’on va à la pharmacie pour poser des questions sur l’origine des médicaments par exemple, que la conscience de l’importance d’une industrie nationale est très largement partagée par la population. Les personnels médicaux utilisant des sacs poubelles en guise de blouse, l’incapacité de l’Europe à produit un vaccin, le porte-conteneurs bloquant le canal de suez ou la hausse des factures d’électricité ont fait beaucoup pour changer l’imaginaire collectif. La « nécessité » d’industrie est comprise, admise.

En revanche, l’administration centrale ne semble pas avoir encore pleinement intégré l’importance de ce volet économique dans sa réflexion… Parler de « plein emploi » c’est bien, mais quel emploi ? Ce décalage est frappant.

En quoi l’industrie est-elle cruciale pour notre pays ?

Elle est une solution à des problèmes critiques. Au moins quatre enjeux-clefs soutiendront notre réindustrialisation : la souveraineté du pays, c’est-à-dire sa capacité à être maître de son destin collectif ; la sécurité d’approvisionnement, qui est essentielle pour maintenir la crédibilité de nos entreprises et la confiance de leurs clients ; l’environnement et ses multiples défis climat, finitude des ressources, etc. ; enfin mais surtout la cohésion des territoires et la cohésion sociale. 

Selon l’OCDE, 80% de la croissance du PIB par habitant, en France, est le fait de 15 métropoles. Ces chiffres sont parfois contestés, mais ce qui est certain : la tertiarisation de notre économie a produit une polarisation de la société, une forme d’opposition entre les riches et les pauvres, entre les métropoles et les territoires avec pour conséquence les Gilets jaunes. Or, la transition climatique, l’Ukraine et les crises à venir vont coûter très cher. Si la cohésion de notre pays est insuffisante pour répartir l’effort, nous ne saurons pas y faire face. Le poison des rivalités internes sera le plus fort. Or l’industrie est le facteur de cohésion, territoriale d’abord, et sociale aussi avec une classe moyenne – je n’aime pas le terme -, mais aussi un ascenseur social évident.

Que faire ? 

Il y a d’abord les enjeux opérationnels auxquels les entreprises sont confrontées. Et ils sont nombreux !

La digitalisation. Les outils digitaux entrent progressivement dans l’entreprise. Ils permettent une hybridation produit / service. Dans 5 ou 10 ans, le ratio produit service dans la valeur ajoutée d’une entreprise industrielle pourrait être 1 pour 1 contre 1 pour 5 aujourd’hui. 

Il y a le rapatriement des chaînes d’approvisionnement avec toute la question de la sécurisation des intrants. C’est une nouvelle manière d’acheter qui se profile. Après avoir été surtout des réducteurs de coût, les acheteurs adopteront l’achat responsable, ce sera progressif.

La transition environnementale nous demande la réinvention de tous nos produits, plus circulaires, plus économes en énergie. Prenons un verre, par exemple. Sa matière est parfaitement circulaire mais sa fabrication consomme beaucoup d’énergie. Quelles sont ses fonctions ? Il nous permet de boire, et il est esthétique pour les arts de la table. N’y aurait-il pas une autre façon de remplir ces fonctions avec un matériau à la fois circulaire et économe en énergie ? Les entreprises doivent re-réfléchir à leurs produits, en profondeur. 

Et le bon usage des compétences française, si on veut développer le Made in France. Par exemple, une entreprise a rapatrié une boîte à musique fabriquée en Chine. Pour réduire le coût de la main d’œuvre et rendre sa production compétitive en France, elle l’a reconçue pour qu’elle ne demande que trois vis au lieu de 15 au montage. Encore un exemple de re-conception. 

Redéfinir, redesigner, c’est un défi structurant de la transformation des entreprises dont on n’a pas fini de voir l’ampleur et l’ampleur. 

Du côté des politiques publiques ?

France 2030 demeure très gaullo-pompidolien. C’est vertical. Si tout se passe bien, cela créera 430.000 emplois et amènera l’industrie de 10% à 12% du PIB, ce qui est à peine le niveau du Portugal ou de l’Espagne, loin de l’Italie ou de la moyenne européenne et très loin de l’Allemagne qui est à 20%. Si ce programme est inédit et massif, il ne suffira pas pour garantir la « souveraineté industrielle » du pays, et moins encore son « autonomie productive », ce sont les termes du Président de la République ! En plus il est concentré sur l’innovation fondamentale, tentative de traduction de « Deeptech », c’est donc une politique centrée recherche, donc plus métropolitaine. 

Il faudrait une “seconde jambe”, à la fois quantitative et qualitative. Les territoires recèlent des quantités de projets et il n’y a pas que l’innovation fondamentale, il existe plein d’autres formes d’innovation. Mais il y a encore très peu d’accompagnement. Il y a quelque-chose à faire. Avec une « seconde jambe » on pourrait activer ce potentiel dans les territoires et s’approcher de 14 ou 15% de PIB, et ne plus être très loin de la moyenne européenne. On reviendrait dans la course.

Vous êtes à l’origine de Territoires d’industrie, que pensez-vous de ce programme ? 

Quand on a approché les premiers élus pour leur présenter le programme, ils nous ont dit : combien d’argent nous apportez-vous ? On leur a répondu : rien. En revanche si votre territoire porte collectivement une ambition industrielle, si vous vous mettez d’accord sur six à dix projets prioritaires, alors on vous soutiendra auprès de la BPI, de la Banque des territoires ou encore de l’ADEME. Et ça a marché !

L’idée de Territoires d’industrie est de créer une dynamique territoriale en associant élus et chefs d’entreprise.  Je pense qu’aujourd’hui, il faut enrichir la démarche. Il faut la construire, en particulier, avec les citoyens et les syndicats. L’acceptabilité d’industrie est l’un quatre ou cinq freins à notre réindustrialisation, avec la formation, le foncier le financement… Associer le citoyen est indispensable pour consolider cette acceptabilité.

Quelles sont les autres questions critiques à résoudre ? 

Je le disais, il faut former dans les territoires pour les territoires. Les écoles de production sont une bonne réponse. Dans l’état actuel de notre système éducatif, le chef d’entreprise doit comprendre qu’il doit s’assurer lui-même de la formation de ses employés. 

Il y a aussi la question du foncier. Il faut réduire le temps nécessaire pour l’implantation d’un nouveau site industriel de 30 mois à 10 à 15 mois. Le diviser par deux ! C’est possible, d’autres pays européens le font avec les mêmes Directives, les mêmes Règlements européens que ceux qu’on nous impose. Le rapport Guillot fait de bonnes propositions. 

Et le financement. Il faudrait organiser des cycles courts, notamment en réorientant l’épargne des ménages vers les investissements productifs. Notre système bancaire est international, celui de l’Allemagne est régional, cela fait une vraie différence pour le financement de l’industrie.

Pour résoudre ces défis, je crois à la collaboration. Collaboration entre la société civile et le chef d’entreprise, entre le chef d’entreprise et l’administration, etc. plus généralement de tout l’écosystème. Il faut réinventer les modes de coopération, par exemple en utilisant des plates-formes digitales autour de projets communs pour profiter de l’efficacité de ces outils. 

En fin, la particularité de cette transition est qu’elle se fera sans bagage philosophique. L’industrie est un outil au service d’un projet de société. Quel projet ? C’est bien la question. Comme le disait Michel Serres, un peu avant sa disparition, il est sans précédent que sa profession n’ait pas inventé le monde de demain avant que les révolutions n’arrivent. Rousseau pour 1798, les Utopistes pour la révolution industrielle, etc. A défaut d’un modèle préétabli, il faudra le construire en marchant. C’est moins confortable, mais les industriels sont pragmatiques ils s’adapteront. C’est pour cela que je parle de Renaissance industrielle, un nouveau modèle, un nouveau projet à inventer… et pas seulement de réindustrialisation.

Pour approfondir les idées d’Olivier Lluansi :

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Publié par Christophe Faurie

Président association des INTERPRENEURS. Nos entreprises ont une créativité hors du commun : c'est la solution aux problèmes du pays.

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