Un partage d’expérience sur les pratiques professionnelles en Suède

La France comparée à la Suède. Françoise Damnon interroge Thomas Krän spécialiste des questions interculturelles.

Vous vous présentez comme un homme « multi », multiculturel, polyglotte et multi-expériences. Américain par votre mère, Suédois par votre père et Français par votre femme, vous avez étudié à la Stockolm School of Economics, à l’Université de Georgetown, Washington, D.C. et à l’INSEAD Fontainebleau. Vous pratiquez 5 langues ¼ (anglais, suédois, français, danois, allemand et espagnol (1/4 pour vos premiers mots en espagnol). Vous avez eu la chance de vivre et travailler dans 8 pays différents, parlez-nous de votre parcours professionnel ?

J’ai travaillé dans des grands groupes en vente et gestion de produits (sales, product management, marketing management), d’abord chez Playtex Scandinavie, France et Europe ensuite chez Levi’s France et Europe. 

Depuis 2000, j’ai fondé France Ouverture Conseil pour proposer des conseils en management des différences culturelles, en Team building et en leadership training. J’ai collaboré longtemps avec divers clients, notamment Airbus, France Télécom, Renault Cars, Renault Trucks, ST Microelectronics et Veolia. Je collabore aussi avec le Munich Leadership Group et en communication interculturelle avec Itinéraires Interculturels.

J’ai également enseigné dans des programmes Master 2 à Dauphine, UPEC – Paris XII, l’Ecole Centrale et HEC (« Managing Cultural Differences » et « Global Presentation skills in English »).

De quelle réussite professionnelle êtes-vous le plus fier ?

Un moment marquant et amusant me vient à l’esprit. Dans les années 90 j’ai organisé une vente aux enchères de jeans Levi’s Vintage chez Drouot. A ma grande surprise nous avons eu une couverture médiatique exceptionnelle, mondiale ainsi que des retombées majeures en vente. J’en retire que de tenter de nouvelles expérimentations ça donne de la confiance et de l’énergie.

En quoi vos motivations sont-elles applicables aux PME ?

Toute entreprise, petite, moyenne ou grande se doit de construire des ponts pour faciliter le dialogue en interne et avec l’externe. J’accompagne des managers afin qu’ils raisonnent et s’expriment le plus objectivement possible, qu’ils développent des mécanismes de feed back avec leurs salariés (très attendus par les jeunes générations), qu’ils instaurent la confiance au service d’équipes plus efficaces en cadre mono-culturel et multiculturel. Les façons de dialoguer en verbal et comportemental ça s’apprend et ça se construit.

Vous avez observé différents modes de fonctionnement typiques en France, en Suède, aux Etats-Unis, voire dans d’autres pays. Nous avons noté à travers les recherches de l’Association des Interpreneurs quelques points de forces et de difficultés pour les dirigeants Français de PME. Certains points les avantagent, d’autres les pénalisent. Parmi ceux-ci vous évoquez l’éducation. Expliquez-nous…. 

Si on cherche à comprendre la France et la Suède, on relève de nombreuses différences. En Europe il y a comme un axe nord-sud. Comme disent les Américains il y a les Club-Med countries (Espagne, Italie, France, Grèce notamment) et les pays du nord de l’Europe (héritage protestant). Attention aux stéréotypes, il y a bien évidemment beaucoup de Français qui travaillent comme leurs voisins de l’Europe du Nord.

L’éducation explique beaucoup du comportement adulte. En Suède, elle est basée sur le collectif. Connaissez-vous l’anecdote qui compare deux grandes entreprises de téléphonie ? 500 ingénieurs font face à un sujet technique difficile. Si ces ingénieurs sont des « brillants » Français, vous aurez 500 propositions brillantes. Mais si ces ingénieurs sont Suédois, peut-être moins « brillants », vous aurez une seule solution qui marche et qui gagne de l’argent. C’est caricatural mais cela révèle une capacité à travailler en collectif, à toujours, toujours rechercher le consensus. Cela s’apprend dès la crèche. La collaboration en équipe est pratiquée tout au long des études, même plus que le travail en autonomie. Des individus qui savent travailler seuls et en équipes. Ce n’est pas un paradoxe car derrière les mots « travail en équipe » on ne met pas la même réalité. A l’université en Suède, certains masters sont même présentés en équipe. La difficulté pour les entreprises suédoises c’est de trouver des gens qui « drivent » les projets avec les habiletés consensuelles. En effet en Suède quelqu’un qui sort du lot est « tué par l’équipe », « you cannot stick your nose out ».

L’éducation c’est effectivement un point majeur car cela structure des adultes différents selon les différents systèmes. Développe-t-on une culture de l’entrepreneuriat très tôt en Suède ?

En Suède, le système éducatif vise deux objectifs : donner confiance et valoriser les initiatives. 

Les enfants sont socialisés très tôt en crèche, puis en maternelle. Dès la première année d’école (à 7 ans) les enfants apprennent l’anglais. Mais dans les faits ils apprennent l’anglais plus tôt car les films ne sont pas traduits en Suède. Tout le monde vit avec l’anglais au quotidien et parle bien anglais.

Plus tard, dès 13, 14 ans les adolescents ont des jobs d’été, ils découvrent les entreprises très tôt à travers des petits jobs qui les rendent indépendants. Le « summer job », c’est la norme ! Si tu n’as pas un summer job, tu n’es pas courageux. Tous prennent ainsi des initiatives et apprennent tôt comment on s’occupe d’un client, comment fonctionne la logistique, etc. La situation en France sur ce point est incompréhensible pour les Suédois.

Par ailleurs en Suède nous payons beaucoup d’impôts sur les revenus. Aussi, de nombreux Suédois développent des petits business à côté de leur emploi principal pour mieux vivre. Des business de services, d’ingénierie, etc. 

Qu’en est-il de l’ouverture sur le monde des Suédois ?

Il faut prendre en compte plusieurs facteurs sur cette question.

La population. La Suède est un petit pays en termes de population. Un marché de seulement 10 millions de personnes. On pense international dès le plus jeune âge et on apprend l’anglais. C’est aussi lié à notre histoire et à nos ancêtres notamment les Vikings. Ils partaient dès les années 800, le long des côtes d’autres contrées pour explorer, commercer. En Suède, pour exister il faut exporter, c’est incontournable ! Seule l’exportation permet d’atteindre un seuil critique de rentabilité.

Une tradition d’ingénierie. La Suède est aussi un pays d’ingénieurs et l’innovation n’est jamais très loin. En Suède il y avait une tradition ancienne d’industrie lourde avec l’exploitation du fer, du cuivre, du zinc sans oublier la découverte de la dynamite par Nobel. Des Allemands venaient travailler en Suède, ils ont peut-être renforcé nos qualités de rigueur. La Suède investit traditionnellement un pourcentage très élevé de son PIB en recherche et développement, souvent plus de 3% !

Le pragmatisme. Oui c’est vrai les Suédois aiment innover et nous avons aussi une tradition de pragmatisme (la clé à molette a été inventée en Suède). Nous visons toujours des produits de meilleure qualité qui allègent la charge de travail et renforcent la qualité de vie au travail. La Suède a de grands business innovants connus dans le monde : Ikea, Scania, Ericsson, Volvo, SKF (producteur de roulements à billes, seulement 4% du CA de SKF vient du marché suédois)… D’ailleurs chez Ikea vous avez remarqué à quel point l’innovation en produit et de l’expérience clients est soutenue. La Suède est trop petite pour la croissance d’une entreprise, et donc pour le business plan il est impératif d’avoir un plan export. C’est une évidence chez nous depuis longtemps.

L’écosystème. Tous les acteurs économiques suédois et l’administration savent qu’il est indispensable d’être au front côté international pour la survie des entreprises. Il existe des clusters depuis longtemps. En Suède on n’a pas l’esprit à attendre ce que l’Etat peut faire pour l’entreprise. On se débrouille et si l’entreprise n’est pas performante elle disparaît. En revanche il y a de l’aide pour former, accompagner en cas de fermeture pour motiver les employés d’aller vers de nouveaux métiers, de nouveaux secteurs d’activité. On n’aide pas une société qui est mal gérée ! Il y a des différences comme le fait que les services publics n’ont pas le droit de grève en Suède ou très limité. Les syndicats qui regroupent plus de 50 % des salariés ont pour objectif de faire baisser le chômage et de dialoguer avec les entreprises. Les négociations sont régulières et codifiées. Il y a presque toujours une entente avant les deadlines de fin de négociation. 

Une intime conviction. Les Suédois ont l’intime conviction que leur modèle social est le meilleur et qu’ils sont les meilleurs dans les affaires. Ceci n’est peut-être pas vrai, mais ce sentiment donne de la confiance en soi et aide à regarder l’avenir avec un certain optimisme.

L’héritage. Enfin un dernier point explicatif est lié à l’héritage protestant et à ses valeurs. Gagner de l’argent n’est pas tabou et cela change inévitablement l’image de l’entrepreneur.

La Suède est un pays champion de l’égalité homme/femme, est-ce une explication à l’innovation ? 

Les femmes sont très présentes dans le monde professionnel et depuis longtemps. Beaucoup de femmes sont également ingénieurs ou scientifiques. Effectivement, dans les enquêtes internationales, la Suède est championne des valeurs dites « féminines » : caring, protecting, bon sens, etc.

Une autre raison explique le fort taux d’activité professionnelle des femmes. Leur travail permet de meilleurs revenus aux familles, le coût de la vie et la fiscalité (sur les revenus) sont élevés en Suède.

L’égalité homme/femme dans le monde professionnel c’est effectivement important tout comme dans la vie familiale. Le partage des tâches et des responsabilités est réel au quotidien.

Le congé de maternité/paternité dure 1 ans ! Maintenant, par la loi, il est de plus en plus partagé entre la mère et le père.

Comme vous le savez, en France, le dirigeant de PME est souvent dans le « one man show ». Quand l’entreprise ne va pas bien le dirigeant se retrouve dans une grande solitude. D’autant que la vision de l’erreur ou de l’échec est négative en France. Quelle est l’image du dirigeant en Suède ?

Le manager en Suède ne donne pas d’ordre, il cherche le consensus en permanence et il est très difficile d’évoluer car il faut à la fois honorer les objectifs et être un homme ou une femme de consensus. Les meilleurs managers sont d’ailleurs très recherchés dans les sociétés américaines. La hiérarchie est assez plate et le mot « cadres » n’existe pas. Il faut que les managers aient tout le monde avec eux pour que l’entreprise et les projets avancent. Les grands patrons sont admirés. En Suède, on aime également les dirigeants des start-up et des licornes (Skype, Spotify, des sociétés de jeux vidéo). De même, le petit entrepreneur est respecté et son défi c’est de travailler en équipe. Le leader suédois ne travaille pas à proprement parler, son travail c’est d’aider les autres à atteindre leurs objectifs. Il aide en questionnant, en coachant et en étant accessible tout le temps. Un autre point c’est l’organisation en mode projet où chacun travaille aussi en autonomie. Il y a peu de micro-management. En résumé, le patron motive, renseigne et attend les livrables aux deadlines. Cela nécessite de bien préparer les projets et de déléguer. Le patron suédois a, le plus souvent, un profil de leader consensuel (séduire, motiver, faire comprendre, développer…). Les Suédois sont d’ailleurs très présents et appréciés dans les instances internationales pour leurs aptitudes à trouver des consensus. Le patron suédois ne se met en valeur que si c’est important pour son entreprise. D’une façon générale, le manager qui a une équipe qui fonctionne n’est pas stressé comme les patrons en France.

Le profil des dirigeants a également évolué depuis longtemps. La Suède a été le premier pays à promouvoir des économistes dans un monde d’ingénieurs avec une volonté de viser la rentabilité et le développement international. La « chasse en meute à l’Allemande » existe mais surtout les Scandinaves s’entraident à l’étranger car ils sont loin de leurs bases. En Scandinavie il y a des rivalités entre nous mais moins dans le contexte international.

Il faut souligner aussi que parmi la population issue de l’immigration, certains progressent grâce à l’entrepreneuriat. C’est un moyen de réussir.

Quels sont les modes de recrutement et d’intégration dans les entreprises en Suède : plus de tests métier comme en Allemagne ou comme en France surtout par le CV ?

En Suède, le diplôme ne compte pas après le premier job, on est recruté sur ses mérites, ce que tu as fait mais pas sur ce que tu as étudié. En France le diplôme compte énormément, pour moi c’est étonnant d’entendre quelqu’un de 60 ans se présenter par le nom de son école. En Allemagne beaucoup de dirigeants ont commencé comme stagiaires dans les sociétés, ils sont techniquement forts. En Suède c’est un peu la même chose. Ce qui compte c’est les compétences et surtout comment la personne peut travailler en groupe. La réputation sur des qualités de collaboration compte beaucoup. Pour le middle management les priorités dans le recrutement c’est 1/ l’aspect technique ou le métier 2/ l’aptitude à travailler en groupe et 3/ la capacité d’adaptation aux changements des besoins des marchés. L’orientation résultats tangibles compte également beaucoup et est valorisée pour le recrutement. 

Un autre point est très important : c’est une tradition d’apprendre tout au long de la vie. On se forme en continu en Suède pour être employable. 

Certains Suédois privilégient aussi la qualité de vie quand ils ont atteint un niveau qui leur convient sur le plan financier et métier et si leur place dans la société leur convient. Dans ce cas ils « lèvent le pied » et privilégient d’autre priorités dans la vie.

Lors d’un voyage d’étude RH en Suède j’ai compris deux priorités importantes : le droit à travailler tout au long de la vie et le droit à la qualité de vie au travail. Les entreprises font-elles beaucoup d’efforts pour le bien être des salariés ?

Bien vu ! Les syndicats travaillent pour leurs membres bien sûr, mais également pour l’entreprise. Il est très clair pour les syndicats que ce sont les sociétés qui génèrent de l’emploi et en conséquence ils ne veulent pas demander d’augmentations qui sont impossibles à supporter. Au lieu « d’exiger » des augmentations irréalistes on négocie l’amélioration constante du « confort » et du bien-être au travail des employés. Tout ce que vous pouvez imaginer dans l’ergonomie vous le trouverez en Suède. Tout est fait pour que l’employé soit bien au travail avec un maximum de flexibilité côté temps de travail etc., etc. Par exemple un ouvrier a toute sorte d’aide de machines pour éviter de porter des objets lourds ceci pour éviter des problèmes physiques. C’est bon pour l’employé et s’il se sent bien il travaille mieux pour atteindre une productivité plus élevée.

Selon les pays les employés n’ont pas les mêmes attentes dans leur vie professionnelle. En France, le relationnel, voire l’affectif est présent dans l’entreprise. Dans d’autres pays on est plus sur un modèle transactionnel : on fait son métier, on a un savoir-faire que l’on offre à l’entreprise. L’affection c’est en dehors de l’entreprise. Qu’en est-il en Suède ?

En Suède la vie privée et la vie professionnelle sont très séparées. On va au bureau et on ne parle pas de sa vie personnelle. On est au travail pour travailler ! Les Suédois comprennent mal le côté français de rester longtemps au bureau et de parler beaucoup avec les collègues. La vie privée est privée !

Pour le consensus en revanche il faut se parler. Il y a le concept de Fika, c’est une sorte de pause goûter avec des interactions. Durant ce moment et ceci deux fois par jour, tous les échanges sont possibles et avec tous les niveaux. On échange d’ailleurs de façon assez directe, comme les Suisses et les Allemands. En revanche, le temps individuel est sacré. Les Suédois vivent sur un temps linéaire, on fait une chose dans un temps donné. On a une autre vie le soir en Suède et même souvent on ne travaille pas le vendredi après-midi en été. 

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

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