Pour un Allemand, le Français est un artiste

L’Allemagne revient régulièrement dans l’enquête de l’association des Interpreneurs. En effet, ce qui semble expliquer la sous-performance de l’entreprise française paraît culturel. Chacun pour soi d’un côté, coopération de l’autre…

Qu’en est-il en réalité ? Un entretien avec Valérie Batailler, qui s’est installée en Allemagne il y a quelques années, et qui en France et en Allemagne connaît bien l’entreprise. 

Pourquoi vous êtes vous installée en Allemagne ? 

J’ai suivi mon époux, muté en Allemagne, dans la région du Baden-Württemberg. Il se trouve que nous sommes tous les deux germanophones, que j’ai un DEA d’allemand, et que j’ai envisagé un temps d’enseigner cette langue. Mais la décision de départ, pour moi, a été difficile. J’avais une bonne situation. J’étais responsable du département formation et GPEC au sein du cabinet Anthea RH Conseils à Paris, cabinet d’outplacement, j’y dirigeais une vingtaine de personnes. Je travaillais aussi bien pour de grandes entreprises comme pour des PME, et pour des organisations professionnelles telles que le MEDEF. De plus, j’étais membre d’une troupe de théâtre parisienne.

La peur de l’inconnu m’avait fait jusque-là refuser bien des propositions de changement de carrière. Je ne voyais rien d’autre de possible. La ligne droite jusqu’à la retraite. Le départ en Allemagne m’a libérée. Je déborde d’activités. J’ai ouvert une école de théâtre française qui compte une quarantaine d’élèves, tous francophones ou francophiles. L’Allemagne est très friande de culture française ! Je me suis mise à mon compte. Je suis consultante en management et pédagogie, je couvre l’Alsace, la région parisienne et toute l’Allemagne. J’ai parallèlement ouvert, depuis peu, mon cabinet en conseil en carrière. J’utilise mon savoir-faire concernant les cellules de reclassement pour accompagner des personnes (allemandes ou françaises) dans leur développement de carrière et notamment certaines femmes souhaitant reprendre une activité professionnelle après un congé maternité.  En effet, en Allemagne, il est très inhabituel pour les jeunes mamans de recommencer à travailler rapidement après un accouchement. D’autant qu’il est extrêmement difficile de trouver à faire garder ses enfants. Un congé de maternité dure généralement 3 ans par enfant. Il y a donc beaucoup de femmes, à 45 ou 50 ans, qui se demandent dans quelle voie aller. 

Comment se porte l’emploi en Allemagne ? 

Pas aussi bien qu’on le dit en France. Quand je suis arrivée, le chômage était aux alentours de 1% dans la région du Baden-Württemberg. Le coronavirus l’a amené à 6%. Une précarité de l’emploi existe aussi en Allemagne. Il est courant, pour de nombreuses catégories socio-professionnelles de cumuler plusieurs emplois. 

Les postes à temps partiel sont aussi plus nombreux qu’en France, souvent complétés par un autre emploi. Cette situation est plus fréquente dans les domaines du service à la personne, de la restauration, parfois aussi dans le domaine de l’enseignement (cours privés à côté de l’activité principale).

D’où gros horaires, conditions de vie difficiles, épuisement.

Il existe également un format d’emploi « précaire » qui n’existe pas en France, les « mini-jobs », plafonné à une rémunération de 450 € par mois pour un maximum de 70 jours de travail par an, sans cotisation sociale. Aujourd’hui, 7,7 millions d’Allemands ont un mi-job. Même si tous ne sont pas en situation de précarité, il s’agit tout de même d’une certaine fragilité professionnelle.

Ceux qui ont un travail stable, bien payé et beaucoup d’avantages sont les professions techniques, en particulier les ingénieurs et les métiers médicaux. A qualification égale, le salaire net est, sur ces métiers, souvent 1 fois et demie plus élevé qu’en France. 

Et l’entreprise allemande ? 

Les PME sont la colonne vertébrale du pays. Elles sont très nombreuses. Elles emploient 70% des salariés du pays. On les trouve partout, et, surtout, dans des endroits inattendus. Par exemple au milieu d’un champ, dans une campagne reculée, ou à côté d’une station de ski. Mais elles ne dénaturent pas le paysage. Il y a trois types d’entreprises :

La PME  familiale. Elle est plutôt paternaliste. On parle encore de « maison ». « Je travaille dans telle maison ». Beaucoup d’entre elles rencontrent la difficulté de la transmission. Les nouvelles générations ne veulent pas toujours reprendre l’entreprise familiale. Elles ne veulent pas de la vie de leurs parents, souvent esclaves du travail, des horaires, de la pression et très ancrés dans un territoire. Elles veulent faire autre chose. 

La grande entreprise. Elle est plutôt taylorienne et hiérarchisée, de nombreuses strates hiérarchiques et des processus de décision assez lourds. 

Et les « nouvelles entreprises ». Ce sont pour la plupart d’entre elles des start up allant de 10 à 200 personnes parfois. Leurs fondateurs ont une double vision, à la fois celle d’un produit et celle d’une organisation. Leur volonté est d’inventer une autre façon de travailler. Ils utilisent beaucoup les méthodes agiles, notamment.

Et la vie au travail ?

Le rapport vie au travail/vie personnelle est un peu différent de nos habitudes françaises. Le salarié allemand est un bon collègue, mais protège sa vie personnelle. Il n’en parle pas au travail. L’attente que nous pourrions avoir vis-à-vis de nos collègues, en France, créer une relation d’amitié notamment, n’est pas tout à fait la même en Allemagne. Nous ne cherchons pas, a priori, à nous faire des amis au travail. Si ça arrive, c’est bien, c’est un plus, mais ce n’est pas une obligation. Une hypothèse pour expliquer cette différence serait que les Allemands ont développé d’autres habitudes relationnelles dans leur scolarité. En effet, l’école primaire n’ayant souvent lieu que le matin, les après-midis sont consacrées aux activités extra-scolaires, avec d’autres personnes que les copains de classe. 

Ce qui est surprenant est qu’il peut y avoir des disputes au travail envenimées et pourtant, on retrouve ensuite les personnes qui se sont disputées discuter calmement de leur différend. Les Allemands ont une capacité à se dire ce qu’ils pensent les uns des autres que nous avons moins dans les entreprises. 

Et le recrutement, et la formation ? 

Le processus de recrutement est assez complexe, peut-être un peu plus qu’en France. C’est presque l’entreprise entière, en particulier les personnes avec qui le nouvel employé va travailler, qui recrute. D’où, d’une part, beaucoup plus d’entretiens qu’en France et, d’autre part, des mises en situation. Il est courant de recevoir un mail disant : « lors de notre prochain rendez-vous, vous aurez trente minutes pour présenter votre solution à tel problème ». 

Les parcours professionnels sont beaucoup moins linéaires qu’en France. Les employeurs apprécient, plus qu’en France, ceux qui ont changé souvent d’orientation. D’ailleurs, il est plus fréquent qu’en France que les jeunes aAllemands, après le bac, partent pour 1 ou 2 ans à l’étranger, avant de démarrer leurs études.

De même, la notion de diplôme n’est pas tout à fait la même qu’en France. Le système des « grandes écoles » n’existe pas vraiment, même si cela commence à arriver. Il n’y a pas de centralisation, comme en France : les universités de chaque Etat sont équivalentes. En France, nous allons parler de BAC+X années, en Allemagne, c’est un concept qui n’existe pas.  Il peut arriver que quelqu’un mette plusieurs années à obtenir sa licence, justement parce qu’il a eu de multiples sujets d’intérêt.

L’alternance, l’apprentissage fonctionnent très bien. Les entreprises sont formées pour accueillir  des alternants. Il est normal d’avoir des stagiaires. Ils sont traités comme des salariés à part entière. Ils ont une part de responsabilité, comme les autres employés. Et, la plupart du temps, ils sont embauchés à la fin de leurs études. 

La formation continue ne fonctionne, là aussi, pas tout à fait de la même façon qu’en France. Il n’existe pas de système d’OPCO, ni d’obligation pour les centres de formation d’avoir un numéro de déclaration d’activité…. L’employeur achète de la formation continue pour ses salariés, et il n’est pas rare que les salariés participent au financement d’une formation. Il est également beaucoup plus fréquent de passer des certifications professionnelles, voire des diplômes, tout au long de sa vie professionnelle (même si la VAE n’existe pas en Allemagne).

L’Allemagne a la culture de la formation. Il est courant de s’inscrire, pour le plaisir, pour un ou deux ans, à une formation au français, à la cuisine… Dans des universités populaires, un peu partout dans le pays (Volkshochschule).

Finalement, l’Allemand est très friand de coaching, de vie, de diététique, de couple… Le chef d’entreprise a un coach, qui est parfois un psy. Et il faut savoir que les séances chez le psychologue peuvent être remboursées par la sécurité sociale. 

On dit qu’une grande différence entre l’Allemagne et la France est la prise de décision…

Pour un Allemand, le Français est un artiste, ce qui est un compliment. Un artiste au sens art de vivre, culture et gastronomie. Mais nous passons aussi parfois pour des gens qui foncent d’abord et réfléchissent après. Le respect des procédures est important en Allemagne. Pour eux, il est normal de suivre des procédures. Quand elles ne sont pas satisfaisantes, ils ne les contournent pas, comme souvent les Français, ils les améliorent. Par exemple, ils ne traversent pas au feu vert, ils n’arrivent pas à 18h05, quand leur rendez-vous est à 18h !

On les dit collectifs ? 

Rien n’est centralisé en Allemagne. Rien ne peut se faire sans coopération. Le pouvoir central n’a pas la même importance qu’en France. Les Länder sont, en fait, de petits pays. Ils coopèrent dans des accords nationaux. Tout est une question de coalition. Quant aux entreprises, elles ne peuvent pas vivre sans leurs sous-traitants, qui en sont des parties. Mais cela pourrait être en train de changer. Ainsi, beaucoup d’équipementiers automobile semblent connaître des difficultés. Ce qui était inimaginable jusque-là. 

Seraient-ils plus intéressés par le savoir-faire que la savoir-être ?

Effectivement. Ils sont très techniques. Ils sont très tournés vers l’objet. Il n’est pas rare, par exemple, de voir un skieur débutant préférer du matériel professionnel pour débuter.

Les activités de Valérie Batailler :

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

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