Mettre les gens autour d’une table. S’ils s’écoutent, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions !

Développement économique territorial. Un consensus se dégage : pour relever l’économie de l’épidémie, il faut une alliance territoriale des politiques, de l’administration et de l’entreprise dans un projet commun. Mais, n’est-ce pas contre nature ? 

Jérôme Cordellier est devenu maire d’un village du Jura, vice président à l’économie de sa communauté d’agglomération, et entrepreneur, après une carrière de directeur du développement économique de collectivités territoriales et organismes consulaires. Nous lui avons demandé comment il résout cette question. 

Votre carrière est atypique, pourriez-vous nous la raconter ? Quelles enseignements en avez-vous tirés ?

Après des études de tourisme et un diplôme d’urbanisme et d’aménagement du territoire, je suis entré dans une chambre de métiers et de l’artisanat comme conseiller à l’aménagement du territoire. J’y ai été formé à l’accompagnement des entreprises, notamment à l’Institut Supérieur des Métiers (ISM) et sur le tas. Ce combiné a été, pour moi, une excellente école. Cela m’a notamment inculqué une démarche systématique qui vise à mettre les choses dans l’ordre et partir de l’entreprise et plus généralement du terrain pour aborder des problématiques plus larges. 

Une succession d’événements internes a eu à mon égard pour conséquence de me propulser rapidement directeur du service économique de la chambre. Je n’avais que 29 ans.  L’ensemble de mes pairs avec lesquels je suivais le cycle national de formation des directeurs de services des chambres en savait beaucoup plus que moi, le parcours traditionnel de l’époque passant notamment par plusieurs années de service. Dans ce cas, on ne peut qu’observer et écouter ! J’ai énormément appris. Le monde de l’artisanat est hyper attachant. Confronté à des entreprises de production de biens et de services à la personne, à mainte reprises l’intellectuel « de service » est forcé de se demander « à quoi il sert ». Ce qui me restera de cette période sera l’envie d’être productif, d’éviter de réaliser ou faire réaliser des études qui ne serviront à nourrir que les tiroirs. 

Pendant ces années à la chambre, j’ai notamment travaillé sur l’incitation et à l’accompagnement au  groupement des entreprises locales pour répondre aux appels d’offres du Stade de France. Ce qui m’a permis de connaître énormément de monde en Seine Saint Denis.

J’ai par la suite été détaché pendant trois ans à la direction du développement économique de la ville de Pantin. 

A mon retour à la chambre des métiers, j’ai été chargé d’un audit sur trois fonctions internes. Comment éviter les silos ? J’ai proposé le mode projet. Inter services, ce qui m’a conduit à travailler au démarrage du projet de campus des métiers de Seine Saint Denis. Il a ouvert en 2009, il donne des formations qualifiantes à 2500 apprentis par an ainsi qu’aux chefs d’entreprise et aux collaborateurs en formation continue. 

Parallèlement, j’avais été repéré par le président de l’agence départementale de développement de la Seine Saint Denis, qui m’a demandé de le rejoindre en qualité de directeur général. 

Mon « ancrage » de directeur du développement économique est qu’il faut que les gens se rencontrent ! Les organisations fonctionnent beaucoup en silo avec beaucoup plus de méfiance partagée que de curiosité. En mettant en présence élus, administrations, et entreprises, je leur ai montré qu’ils pouvaient travailler ensemble. J’ai organisé des événements, des rencontres, des travaux de filières… Quand on crée des passerelles, il y a des choses formidables qui se passent. Par exemple, j’ai rencontré une entreprise spécialisée dans l’explosif pour grenade. Avec la fin du service militaire, elle n’avait plus de marché. Mise en contact avec un fabricant d’airbags, ensemble, ils ont amélioré le système d’explosion de l’airbag. Non seulement l’entreprise prenait un nouveau démarrage, mais elle ne gagnait plus sa vie en fabriquant des engins de mort, mais des dispositifs qui protégeaient les gens !

Mon travail de promotion du territoire m’a fait découvrir ce que les étrangers pensent du Français. Ce qui a été une très grande surprise. J’avais plus en tête, de manière caricaturale, l’image du touriste français radin et râleur. Ainsi, au cours d’une conférence à laquelle j’intervenais pour assurer la promotion de notre territoire, un co intervenant, dirigeant américain, a souligné les qualités des Français : travailleurs, respectant les temps de pause, fidèles à l’entreprise et exceptionnellement ingénieux. Contrairement à beaucoup d’autres pays, ils consacrent le temps qu’il faut pour résoudre les problèmes qu’il trouvent. Ce dirigeant m’a dit que la loi des 35h n’avait eu aucun impact sur son entreprise en France. Les collaborateurs se sont organisés avec les contraintes de restriction de temps. Ils ont augmenté leur performance sans que l’entreprise n’ait eu besoin d’embaucher (activité de l’époque : développement de systèmes numériques). 

La loi NOTre a mis un terme à ma carrière au service direct des collectivités. Elle a retiré la compétence économique au département. Or, il m’est quasi impossible de considérer pouvoir mener une politique économique opérationnelle au niveau de la région. Ses propres territoires sont régulièrement en concurrence. J’ai rejoint d’autres anciens directeurs d’agence ou de pôles de compétitivité qui avaient monté une entreprise au service du développement et de l’innovation. Puis j’ai lancé ma propre activité plus dédiée au développement immobilier économique tout en initiant des dynamiques de co développement territorial au travers d’une coopérative de professionnels, anciens territoriaux comme moi, mais également économistes, juristes, fiscalistes, animateurs, promoteurs, architectes, urbanistes, programmistes, etc. 

Ce que je retiens également de ces aventures et de celles qui se poursuivent, et qui me paraît tout aussi essentiel que n’importe quel autre élément, c’est l’importance de travailler en équipe !

Complémentarité des disciplines, des perceptions et des lectures, des manières de projeter, le travail du développement territorial n’est jamais le fait d’un mais de plusieurs acteurs. 

Comment êtes vous devenu maire ? 

Quand nous nous sommes installés, ma femme et moi avons rendu visite au maire du village, qui nous a invités à sa fête annuelle. C’est là que deux personnes de l’équipe municipale nous ont proposé de nous inscrire sur leur liste électorale, c’était pour les élections de 2014. Ma femme est devenue conseillère municipale. Nous nous sommes, de fait, rapidement intégrés au village. Lors de la dernière élection, le maire m’a « proposé » de prendre sa succession. Après un peu d’hésitation, j’ai tenté l’aventure. 

Quels sont les enseignements que vous tirez de vos premiers mois d’exercice ? 

J’ai une très bonne équipe municipale. Essentiellement des actifs. Ma grosse frustration est de ne pas pouvoir rencontrer les gens en cette période de crise sanitaire. On prend des nouvelles des séniors. On s’adapte pour maintenir du lien social. On accompagne des personnes âgées qui perdent un conjoint. On a eu quelques décès. C’est très lourd. Heureusement, deux mariages sont programmés en mai et août prochain. Pour les projets, nous travaillons à leur préparation et attendons avec impatience la possibilité de mise en concertation et démarche collective, participative ! En attendant, nous gérons le quotidien, prenons de petites mesures comme l’étalement de la tranche horaire et hebdomadaire de l’extinction de l’éclairage public pour des raisons environnementales et d’économie d’énergie. En tout cas, c’est une vraie aventure humaine. 

Vous êtes vice-président à l’économie de la communauté d’agglomération, comment jugez-vous l’impact que l’épidémie a eu sur ses entreprises ? 

Il est inégal même s’il est relativement faible, car nous avons très peu d’activités intellectuelles et financières. 

Une entreprise d’aéronautique a été sévèrement touchée, et a dû licencier un tiers de ses effectifs. Elle est suivie par l’Etat et la collectivité. Mais le groupe international dont elle est une succursale fait très bien les choses. En fait, entre les départs à la retraite, les replacements et les créations d’entreprises, il y a très peu de départ au chômage. Cela s’est très bien passé avec les syndicats. Ils ont obtenu un accord exemplaire. Et cette société travaille sur l’après. Notamment elle a un projet d’innovation. Elle travaille aussi sur un projet de création d’école de formation. 

Les secteurs les plus touchés relèvent plus du tourisme, notamment la restauration. Mais là encore, il y a des perspectives. 

Du fait de l’épidémie, le Jura est devenu la seconde destination touristique en France ! Ce qui nous pose la question d’anticiper les prochaines années. Quel(s) hébergement(s) ? Comment en profiter pour valoriser nos filières ? Ainsi, collectivement,  nous travaillons la création d’une cité des vins multi-sites et mettons en place, sur 4 communautés de communes réunies sur ce projet, une dynamique d’itinérance avec, pour première action, un poste en charge de cette mission tout nouvellement pourvu. La coopération sous sa forme juridique a ses essences dans le Jura, notamment autour des fruitières viticoles et à Comté. Dans le domaine bancaire aussi, la première banque coopérative a été créée dans ce département, il s’agit du Crédit Agricole. 

Les filières viticoles et de production de Comté sont toujours très fortes. Cette dernière, vient d’investir 11m€ dans une maison pour la valorisation de la filière. Nos entreprises sont dynamiques. Sur notre agglomération, un collectif s’est créé autour d’une problématique de traitement de déchets, sur leur circuit au travers des activités, les déchets de l’un pouvant être la matière première de l’autre ; sur la production de chaleur, etc. Ils élargissent leurs domaines d’échange malgré des activités très différentes et s’intéressent à l’emploi partagé, la formation, l’attractivité, etc. 

Nous avons encore plusieurs champs à investir donc, notamment à élargir et transposer ces modèles d’organisation des entreprises sur d’autres zones, mais également à capitaliser sur le thermalisme. 

Quel est votre plan d’action ? Comment aborde-t-on la question du développement économique d’un territoire ? 

Ici, nous repartons presque de zéro. Pour seul exemple, l’équipe d’animation économique est réduite à une personne aujourd’hui ! Ce qui est frustrant pour quelqu’un qui a été directeur du développement économique à l’échelle d’un département ! 

Nous avons un héritage aussi qui ne nous laisse pas beaucoup de latitude.  L’investissement économique s’est borné jusque-là à la création de zones d’activités. Et il y a d’autres priorités. Par exemple, nos équipements sportifs tombent en ruine. En contre partie, il y a eu des orientations intéressantes lors du dernier mandat qui auront des impacts essentiels à court terme, notamment en créant un pôle numérique labellisé fabrique de territoire. Et surtout, nous avons des dirigeants d’entreprise motivés. 

Depuis quelques décennies les inégalités entre territoires se sont énormément creusées. Les métropoles ont des profusions de moyens. Les communes rurales s’appauvrissent. On vient même de perdre une dotation de 15.000€  sur notre commune de 700 habitants. C’est énorme en regard de son budget et de ses charges (école, entretien voiries, communs, etc.).

Avec le bac pour tous, l’Education nationale a négligé les filières techniques. L’artisanat a souvent été traité comme une « voie de garage ». Nos tourneurs, fraiseurs… viennent des pays de l’Est, il n’y a plus de compétences en France. On a perdu la base des savoir-faire. Qui plus est, outre un IUFM et 3 ou 4 licences pros qui ont le mérite d’être développées par les consulaires ou les lycées en local, notre ville préfecture est dépourvue d’université. C’est pour cela que certaines de nos entreprises pensent à créer leur école de formation et que notre pôle numérique, qui ouvre par accords de formations universitaires à distance, est stratégique.  

La première priorité, que je défends au travers de l’exécutif, est de créer un « noyau dur », une sorte de Comité Economique et Social Environnemental qui fournit les bases de la politique économique de l’agglomération. Il faut des synergies les plus fortes possibles entre les acteurs avec le politique en appui. 

Notre problème, c’est l’attractivité. Les entreprises ne parviennent pas à recruter des techniciens supérieurs, des cadres techniques ou administratifs. Nous devons travailler sur trois axes :

  • L’enseignement supérieur, via le pôle numérique notamment,  
  • L’habitat. Notre atout, c’est un territoire très rural. Le coronavirus a marqué un tournant, initié de nouvelles aspirations à vivre à des échelles humaines : nous avons ici un champ varié de possibilités à mettre en valeur.
  • La valorisation des filières, de façon à fournir des opportunités de carrière, notre action consistant surtout à créer des passerelles d’une filière à l’autre, afin de réduire les réflexes de travail en silo. 

Notre principal atout, outre de présenter des opportunités de carrière dans des domaines variés, c’est la qualité de vie. 

Quelles sont vos recettes ?

Optimiser et développer les démarches de réseau, faire du transversal. Le retraitement de palettes et l’aéronautique viennent de réaliser qu’ils ont des choses à faire ensemble, ne serait-ce que du portage salarial ! Et il y a bien d’autres sujets. Rappelez-vous, l’ingénierie est dans nos gènes, il paraît ! 

Mettre les gens autour d’une table. S’ils s’écoutent, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions !

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

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