Le contrat social sauve des épidémies

Dominique Delmas, de la société Exetech (groupe SARETEC), a mis en place et dirigé le fonds de solidarité de LUBRIZOL. A un moment où l’on parle tant de solidarité que peut-on apprendre de son expérience ? 

Pourriez-vous nous rappeler l’affaire LUBRIZOL ? 

On ne connaît toujours pas ce qui s’est passé. Les enquêtes restent en cours. Ce que l’on peut dire, c’est qu’un incendie se développe dans les entrepôts de deux sociétés. La plus médiatisée est LUBRIZOL. Il s’en dégage un nuage, dont on ne connaîtra certainement jamais la nature. Cela produit une forte inquiétude de la population, que le gouvernement ne parvient pas à calmer. Son impuissance est généralement ce que l’on retient de sa gestion de crise. En désespoir de cause, il a fait un très large appel au principe de précaution, et a contraint les agriculteurs locaux à jeter leur production pendant plusieurs semaines. 

LUBRIZOL a mis en place un « fonds de solidarité », de quoi s’agit-il ?

La notion de « fonds de solidarité » n’a pas été comprise. On a confondu « solidarité » et « dédommagement ». 

La solidarité est le principe fondateur de la société, la reconnaissance que nous sommes tous interdépendants, et que nous devons nous entraider. C’est pourquoi on se jette à l’eau pour sauver quelqu’un, alors qu’on n’a rien à y gagner, au contraire !

Je suis un expert technique en responsabilité civile. La responsabilité civile dit, en substance, « qui casse paie ». La solidarité correspond à une logique totalement différente. Mais la solidarité n’exclut pas la justice. Une enquête est en cours, il y aura procès. Les dirigeants de LUBRIZOL souhaitent démontrer l’absence de responsabilité de leur entreprise. Cela leur permettrait de récupérer tout ou partie des sommes dépensées par le fonds de solidarité. 

Quel était l’intérêt de LUBRIZOL ?

Il n’est pas exclu qu’il y ait une dimension culturelle dans les choix de LUBRIZOL. C’est une société américaine, et la « communauté » est une notion importante pour le protestantisme. La notion de « charité » est d’ailleurs essentielle pour l’Américain. Nous avons tous entendu parler du fonds de Bill Gates ! 

Mais les syndicats français ont aussi leurs fonds de solidarité. Cela leur permet de faire durer par exemple, leurs grèves. La solidarité est, avant tout, un bon calcul. Je pense que LUBRIZOL a jugé, implicitement, qu’il était dans son intérêt que le tissu économique auquel il appartient ne soit pas endommagé. Il a aussi probablement considéré que son « actif » le plus important était son image, et qu’elle n’avait rien à gagner à s’engager dans des combats juridiques d’arrière-garde et qui captent les forces vives de l’entreprise. 

Sur ce dernier aspect, si l’on imagine ne serait-ce que 10% des 2000 personnes aidées par le fonds intentant une procédure judiciaire, cela représente 200 procédures avec experts et avocats et service juridique de LUBRIZOL. Soit entre 1,5 et 2  millions d’euros de frais de procédure. Et ce n’est qu’une partie de coûts.

Y a-t-il, tout de même, des fondements juridiques à cette décision ?

Tout d’abord, il y a la Responsabilité Sociétale des Entreprises. Ce n’est pas une loi, mais un mouvement qui n’est pas loin de faire l’unanimité dans le monde de l’entreprise. Surtout, il y a la loi PACTE. Ce n’est rien d’autre que la logique du « contrat social », le fondement de toute société. 

Avec le recul, comment jugez-vous l’efficacité de ce fonds, et les éventuels raisons de son succès ? 

Là où il a été appliqué, il a fait ce que le gouvernement ne parvenait pas à faire : stopper la crise. 

Le fonds ne concernait que les entreprises et les agriculteurs. En particulier, l’usage du principe de précaution avait mis ces derniers en difficultés. La FNSEA avait déclenché son propre fonds de solidarité (le FMSE), mais cela n’aurait probablement pas suffi. 

Le collectif, c’est une bonne idée, mais il faut un cadre. Il faut une méthode pour le faire fonctionner. Le principal critère de succès est la confiance. Tant qu’il n’y a pas de confiance, on ne peut rien faire. Il a fallu quelques jours pour établir ce cadre et cette confiance.

Nous avons négocié avec les représentants des entreprises et des agriculteurs un barème permettant de mesurer leurs besoins. Les discussions ont été intenses, mais courtes. Assez vite, ces représentants ont décidé de faire confiance à LUBRIZOL, et de faire un précédent de cette pratique. 

Le FMSE a été un super partenaire. Nous-nous sommes compris entre gens qui font le métier de la solidarité. Le FMSE a l’habitude de gérer des crises telles que le virus de la pomme de terre, ou de la tomate. Le FMSE a deux missions. C’est une assurance à laquelle les agriculteurs cotisent, et il gère les aides publiques, à l’agriculture, lors des crises. Il est agréé par l’Europe, en particulier.

Finalement, les barèmes ont été appliqués par les experts d’EXETECH aux dossiers qui leur étaient présentés. Ce qui a été relativement rapide. 

Tout a-t-il été parfait ?

Avec le recul, je regrette que nous nous soyons limités au tissu économique. Nous aurions pu jouer sur le « principe d’anxiété », et étendre le fonds à l’ensemble de la population.  L’intérêt de cette idée n’est pas le dédommagement mais la possibilité de parler avec celui qui est inquiet, et d’examiner ses raisons. Nous avons eu ce type de dialogue avec certains chefs d’entreprise et agriculteurs, et nous avons vu à quel point il faisait du bien ! 

Quels enseignements, généraux, tirez-vous de cette expérience ? 

C’est la meilleure des communications de crise. Dommage que le gouvernement n’y ait pas pensé ! Ce n’est pas une question d’argent, mais de responsabilité. Le fonds permet aux sinistrés d’agir, d’exprimer leurs inquiétudes, d’être conseillés et aidés. D’ailleurs, leurs inquiétudes sont rarement sans fondements. Je le conseille donc à toute entreprise victime de ce type crise, si elle en a les moyens. 

Plus généralement, dans la logique du « contrat social », beaucoup d’entreprises ont intérêt à s’entraider. Les agriculteurs l’ont compris depuis longtemps. S’ils avaient été organisés comme les agriculteurs, les restaurateurs auraient bien mieux résisté à l’épidémie de coronavirus.  

L’enseignement principal, pour moi, concerne l’usage du principe de précaution et la crise du coronavirus. En arrêtant l’économie, le principe de précaution peut faire des dommages plus grands que ceux d’une crise. Car il fige l’économie et il empêche le tissu social de se mettre en situation de résilience. La résilience se construit « d’en bas », pas « d’en haut ». Face à une crise, il faut mobiliser très tôt les représentants reconnus par la population. Il faut une méthode pour encadrer l’action collective. Si la confiance se crée, cette action réussira. Voilà ce dont on a besoin.

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

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