Artisanat : nous devons former des oeuvriers !

Nicolas Bonnet, 49 ans, est tailleur de pierre et meilleur ouvrier de France, il dirige une petite entreprise. Comment voit-il l’avenir de l’artisanat en France ? 

Comment êtes-vous devenu tailleur de pierre ?

Je m’ennuyais à l’école. Mon père m’a emmené à une journée découverte, chez les compagnons. J’ai été frappé par l’énergie qui se dégageait. Ça chantait. Il se passait quelque-chose. C’était la rencontre avec une ambiance. Mon père m’a vu transformé. Je suis parti pour une semaine de découverte. J’hésitais entre la charpente et la taille de pierre. Je suis allé sur le chantier de la cathédrale de Rouen. Ça a été un vrai choc. S’en est suivi onze ans de tour de France. Je l’ai terminé par deux années en Egypte à rénover le palais qu’avait habité Napoléon. C’est pendant ces deux ans que j’ai été reçu, à 26 ans, meilleur ouvrier de France. 

Je voulais partir au Canada, mais la chambre des métiers m’a offert un stage de formation à l’entrepreneuriat. Ensuite les chantiers se sont succédés. L’entreprise s’est développée, jusqu’à dix ou douze salariés, j’ai racheté une entreprise de dallage. C’est alors que j’ai fait un burn out. J’ai fait marche arrière : petite équipe, pour travaux de qualité. J’exècre la médiocrité. Maintenant j’ai une équipe de trois ou quatre personnes qui peut monter à six ou sept, j’utilise la sous-traitance, et j’encadre les chantiers. 

J’ai mis des années pour rembourser le prêt que j’avais contracté. Ça a été lourd. Aujourd’hui, je respire un peu mieux. Je n’avais pas été formé à la gestion, et je ne m’y suis peut-être pas bien pris. Je pourrais réinvestir, mais je n’en ai pas envie dans l’immédiat. 

Entre temps j’ai reçu le label « entreprise du patrimoine vivant ». 

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ? 

C’est la fluctuation du carnet de commandes. 

Je vends du Nicolas Bonnet. Si je peux voir un client les yeux dans les yeux, je suis sûr de gagner. S’il passe par des intermédiaires, c’est le prix qui l’emporte sur l’esthétique et la qualité. Il faudrait que je sois plus connu. Mais, c’est difficile de maintenir le chiffre d’affaires et de développer. Je fais 50 à 60000km par an en voiture !

Quel effet a le coronavirus sur vos affaires ? 

On n’a jamais été aussi heureux ! Pendant le premier confinement, on s’est enfermés. On a passé deux mois à tailler entre nous. On n’était plus dérangé par les appels incessants. On est en pleine campagne, c’était parfait. On envoyait des photos aux clients. J’allais seul sur les chantiers. Une fois par semaine, je faisais les courses. 

Nous ne sommes pas touchés par le second confinement. On fait simplement très attention aux personnes âgées. 

Comment voyez vous l’avenir de l’artisanat ?

Parfois j’ai peur qu’il disparaisse, du moins dans sa forme actuelle. 

Le Français n’aime pas les métiers manuels. Et pourtant on peut y gagner bien mieux sa vie que dans un bureau. 

Le BTP est malmené par l’éducation nationale. La formation qu’elle fournit est calamiteuse. Il y a quelque-chose qui ne connecte pas avec les professeurs. Le CAP a été réduit de 3 à 1 an. Ce qui ne donne aucune qualification. Au mieux, l’élève peut espérer être manœuvre. Les salaires sont faibles, et pourtant le métier est dur. Il faudrait revaloriser les salaires et les qualifications.

En France, pour un patron artisan, les charges sont très élevées. On a de bien maigres revenus, pour le mal que l’on se donne. On s’en contente. Mais on ne nous encourage pas. 

Plus on fait du bon travail, moins on est payé. Nous faisons du luxe. Si nous voulions gagner mieux notre vie, il faudrait vendre du volume.

Il y a aussi la mondialisation. Le prix de la pierre, des salaires et des charges françaises ne permet pas de se mesurer à la production chinoise. 

Et les chantiers à l’international nous sont fermés pour cause de manque de culture architecturale du client étranger ! Le Français se promène au milieu d’œuvres d’art. Il sait encore ce que c’est. Ailleurs, on achète des copies. 

Y a-t-il des raisons d’espérer ?

A côté de chez nous, il y a des carrières souterraines, où les gamins sont initiés à tailler la pierre. Ça les hypnotise. Même les gamins jugés « perdus » par l’éducation nationale y prennent du plaisir. 

On est à un carrefour. On constate un retour des jeunes. Une déception par rapport à l’immatériel, et au diplôme. Un désir d’essentiel. Un retour aux sources. Cependant ceux qui sont tentés n’anticipent pas toujours le côté physique du travail et la faiblesse des salaires. Les bons salaires sont pour ceux qui se forment convenablement. 

Il faut se battre pour faire des formations de qualité. Le professeur doit être du métier. Et il ne faut pas qu’il ne s’y trouve que des jeunes issus de l’échec scolaire. Lorsque j’étais compagnon, je travaillais 8h par jour, avec en plus deux heures de cours, plus « pratique » le samedi ! En un an, j’en savais beaucoup plus qu’un élève de CAP après deux ans de cours !

Il faut résister à la mécanisation. Le tailleur de pierre ne doit pas être un opérateur de machine outil. N’importe qui peut l’utiliser. Il faut le former à exceller dans son métier ! A être un « oeuvrier », un ouvrier qui consacre sa vie à une œuvre comme dit Vincenot, dans Le pape des escargots ! Nous avons une tradition forte. L’enseignement doit la transmettre. 

Publié par christophefaurie

Co fondateur de l'association des INTERPRENEURS. Comment rétablir le plein emploi en tirant parti de la créativité de la PME traditionnelle.

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